L’après-Sears et les bruits de criquets dans les centres commerciaux !

Nous savons tous maintenant que Sears Canada fermera ses portes prochainement, après 64 ans d’opération au pays. Est-ce vraiment une surprise ? La fermeture de la chaîne entraînera la perte de plus de 12 000 emplois au Canada, ainsi que la perte de valeur du régime de retraite de ses anciens employés. Sans revenir sur ce qui a causé ce naufrage, questionnons-nous aujourd’hui sur « l’après-Sears » et sur l’avenir du magasin à rayons et, plus globalement, sur le parc immobilier dans le commerce de détail, notamment pour nos chers centres commerciaux.

En chiffres, ça représente quoi, la faillite de Sears ?

C’est plus de 200 magasins qui ferment : 52 fermetures avaient déjà été annoncées et, maintenant, s’ajoutent les 150 autres succursales. De ces 200 magasins, plus de 175 d’entre eux se trouvent dans des centres commerciaux comme le Carrefour Laval, les Galeries d’Anjou ou les Promenades St-Bruno. On parle d’environ 40 millions de pieds carrés d’espace commercial qui deviendra vacant (nous sommes désolés de la référence au système impérial, mais ça demeure l’unité utilisée dans ces transactions). Voyez-le autrement en utilisant une unité de mesure plus concrète, surtout pour les hommes : 40 millions de pieds carrés, c’est l’équivalent de 695 terrains de football ensevelis de souliers, de jeans équipés d’un élastique à la taille, mais aussi de sofas rétractables, et autres.

Quel est l’impact de ce parc immobilier vacant ?

Quatre problèmes majeurs :

1. Plusieurs centres commerciaux perdent donc ce qui était, à l’époque, un de leurs magasins piliers. Les magasins piliers, ou encore magasins pivots, sont des grands magasins qui génèrent le trafic principal du centre commercial. C’est grâce à leur présence que les promoteurs immobiliers réussissent à vendre les espaces commerciaux adjacents aux autres commerçants qui veulent bénéficier de cet achalandage. Donc, il s’agit d’une perte de valeur pour l’ensemble des baux de ces centres commerciaux.

2. Où se trouve la relève ? Qui peut venir occuper ces espaces ? 3 ans après l’échec de Target, il reste encore un tiers des 133 Target au Canada qui demeure inoccupé… Maintenant, rajoutez 200 Sears ! La tendance étant aux boutiques indépendantes, à l’omni canal et au commerce électronique, les grands magasins à rayons se retrouvent donc délaissés et impopulaires. En 2008, on parlait d’une réduction de près de 10 % du nombre de pieds carrés dédiés au commerce de détail au Canada. Ce chiffre vient malheureusement de bondir. Il y a donc un surplus du côté de l’offre et, hormis certaines exceptions, nous cherchons la demande. Le problème est donc profond.

3. Les espaces sont difficiles à convertir. Les magasins uniques de Sears (« stand alone »), notamment dans les grands centres-villes, trouveront preneurs : l’arrivée de Nordstrom au Canada, peut-être de Simons à plus grande échelle dans le reste du pays, Uniqlo qui arrive au Canada… Mais qu’est-ce que cela représente pour le centre commercial de banlieue? On transforme l’espace en boutiques indépendantes, en restaurants, en centres de divertissements avec parc de planches à roulettes et murs d’escalade ? Prenons l’exemple du Sears du Carrefour Laval : selon le Canadian Shopping Centre Study de 2016, le Carrefour demeure le centre commercial le plus productif par pied carré au Québec. Il compte un Sears de plus de 175 000 pieds carrés. Une rumeur veut que le magasin à rayon de luxe américain Saks soit sur les rails, mais ses propriétaires, aussi propriétaires de La Baie, considéreraient plutôt convertir les étages du haut du La Baie au Centre-ville de Montréal en Saks. D’autres prétendent avoir entendu que le Sears des Galeries St-Bruno pourrait devenir le premier Saks Off Fifth au Québec. Trois espaces … pour un projet. Le Carrefour Laval est en compétition contre un centre commercial de la Rive-Sud.

4. Sears sera en liquidation massive…durant la période de magasinage des fêtes. Plusieurs bannières sont en mode panique et croient que la saison 2017 pourrait être gâchée.

Allons-nous suivre l’exemple américain, où plus d’une centaine de centres commerciaux sont considérés comme « morts » ?

Selon Business Insider, plus de 310 sur les 1300 centres commerciaux restant aux États-Unis perdront leurs anciens anchors stores d’ici 2 à 3 ans : JC Penny, Macy’s, Sears USA, etc. Le quart des centres d’achats aux États-Unis sont donc aux soins palliatifs. Notre collègue Stéphane Garneau avait parlé de la série de Dan Bell sur YouTube qui traite des Dead Malls, que nous vous recommandons, juste pour le malaise qu’elle engendre et pour son côté prophétique. Quand on parle de surplus d’offres, le centre commercial Galleria de Pittsburgh est un bon exemple : construit en 2005 au coût de 200 millions d’USD, il a été récemment vendu pour 100 $ !

Cependant, le taux d’inoccupation de près de 9 % aux États-Unis est bien plus grave que celui du Canada. Voyez-le comme ceci : on estime qu’il y a 24 pieds carrés par habitant aux États-Unis en termes de commerce de détail. Ce chiffre est de 16 pieds carrés au Canada, 11 en Australie et moins de 7 pour la zone Euro. Notre crise canadienne sera donc plus clémente, toute proportion gardée.

Est-ce que la mort de Sears, après celles de Woolworth, Woolco, Zellers, Simpsons, Eaton et Target, signifie la fin à court ou moyen terme du magasin à rayons ?

Oui et non. Nordstrom serait apparemment rentable et Simons performe très bien au Québec comme dans le reste du Canada. Toutefois, La Baie et Holt Renfrew battent de l’aile. Mais, si la série Trône de fer est une allégorie qui peut nous apprendre une leçon de vie, souvenez-vous qu’un roi meurt à chaque saison…

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