Leçons tirées des élections fédérales 2015 : la fausse promesse de l’interdiction de se couvrir le visage

Cet article de blogue s’inscrit à la suite d’une présentation qu’a faite Sébastien Dallaire, vice-président aux affaires publiques chez Léger, lors d’une conférence de l’ARIM qui a eu lieu le 26 novembre 2015 à Ottawa, après la tenue des élections fédérales. La présentation complète se trouve ici.
Lors de la dernière campagne électorale fédérale, l’interdiction de se couvrir le visage lors des cérémonies de citoyenneté canadienne s’est avéré un enjeu des plus explosifs. Le Parti conservateur et le Bloc Québécois ont tous deux misé sur la popularité de leur position contre le serment à visage couvert pour déstabiliser leurs opposants libéraux et néo-démocrates.
Si le Parti conservateur et le Bloc Québécois semblaient posséder un atout de taille avec leur position parfaitement alignée avec l’opinion publique, le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique (NPD), semblaient clairement en porte-à-faux avec une forte majorité d’électeurs.. Néanmoins…
  • Le Parti libéral a remporté une majorité de sièges.
  • Le Parti conservateur a perdu le pouvoir.
  • Le Bloc Québécois a connu sa pire performance électorale.
  • Le NPD est passé de la première à la troisième position à la suite de l’apparition de cet enjeu dans la campagne.
Une analyse en profondeur des intentions de vote durant la campagne, combinée à un sondage sur le port du niqab réalisé un mois après la tenue des élections, montre que la question de l’interdiction du niqab n’a jamais représenté le coup de baguette magique qu’elle semblait être pour le Parti conservateur et le Bloc Québécois.

En dépit d’un appui quasi unanime à l’interdiction du niqab (78 % des Canadiens sont toujours en accord avec l’idée), l’enjeu n’a tout simplement pas affecté les intentions de vote à l’extérieur du Québec. À l’extérieur de la province, les intentions de vote, initialement en faveur des néo-démocrates, se sont tournées vers les libéraux seulement trois semaines après que le niqab soit devenu un enjeu central de la campagne. En revanche, au Québec, l’appui au NPD a chuté de 18 points de pourcentage dans les deux semaines qui ont suivi l’entrée en scène du niqab.

Au Québec, la question du niqab a nui au NPD et ce sont les libéraux qui en ont le plus profité, bien que ceux-ci aient eu la même position que les néo-démocrates à ce sujet. Pourquoi? Parce que l’interdiction de se couvrir le visage n’est jamais devenue un enjeu central pour les électeurs, y compris pour les électeurs québécois. Dès le départ, pour une vaste majorité de Canadiens, la campagne portait sur le changement. Même si la plupart des Canadiens pouvaient être en accord avec les idées proposées par les conservateurs et les bloquistes en ce qui concerne le fait de se couvrir le visage, ce qui inclut l’instauration d’une ligne téléphonique réservée à la dénonciation des « pratiques culturelles barbares » (58 % des Canadiens appuient encore cette idée), leur vote n’a pas été motivé par cette question. 
Les réponses à de nombreuses questions portant sur l’interdiction de se couvrir le visage montrent que même si les Canadiens sont toujours en accord avec l’idée, leur opinion n’est peut-être pas aussi profondément ancrée que ce que l’on croyait. Lorsqu’on a mentionné aux répondants que quiconque souhaitant se couvrir le visage lors d’une cérémonie devait préalablement se montrer à visage découvert à des fins d’identification avant ladite cérémonie, l’appui à l’interdiction a chuté de 32 points de pourcentage. De plus, alors que 43 % des Canadiens s’y opposent, 49 % sont en accord avec le choix du gouvernement libéral de ne pas faire appel à la décision de la Cour, décision donnant le droit de se couvrir le visage lors de cérémonies de citoyenneté. Il s’agit là d’un résultat qui se situe bien loin du taux initial d’appui à l’interdiction. Même si les électeurs québécois s’opposent encore davantage que les autres électeurs canadiens au fait de permettre de se couvrir le visage, les résultats des élections révèlent quecet enjeu est demeuré secondaire par rapport à d’autres lorsqu’est venu le temps de remplir leur bulletin de vote. 
Les résultats de nos recherches indiquent également que plus la campagne progressait, plus les électeurs choisissaient de voter contre un parti plutôt que pour un parti. Parmi les électeurs qui ont fait leur choix lors de la dernière semaine de la campagne et qui ont choisi de voter contre un parti (15 % des électeurs), 55 % ont voté pour les libéraux, alors que 27 % ont voté pour les néo-démocrates et seulement 12 % ont voté pour les conservateurs. La division créée par les débats entourant l’interdiction du niqab semble avoir renforcé les convictions d’un important bassin d’électeurs à savoir qu’il était temps que survienne un changement de ton à Ottawa. Considérant que 58 % des électeurs, y compris 60 % de l’électorat du NPD, se disent satisfaits de l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire, il est indéniable que la volonté de changement a fortement influencé ces résultats.
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